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Célébré à la Sorbonne : Cheikh Anta Diop, la pensée africaine à l’épreuve du temps et du savoir

Cent deux ans après sa naissance, Cheikh Anta Diop continue de susciter débats, admirations et réflexions profondes. À la Sorbonne, haut lieu du savoir occidental, un colloque organisé le samedi 17 janvier a rappelé l’actualité brûlante de l’œuvre de ce savant sénégalais hors normes. À l’initiative de cette rencontre : Pascal Kossivi Adjamagbo, mathématicien et enseignant-chercheur, désireux de remettre en lumière une pensée qui a profondément bouleversé l’histoire des sciences humaines et de l’Afrique.

Cheikh Anta Diop n’était pas un intellectuel ordinaire. Il incarnait une rare synthèse entre rigueur scientifique et engagement culturel. Formé aux sciences dures comme aux disciplines littéraires, il a navigué avec aisance entre la physique nucléaire, l’histoire, la linguistique et l’anthropologie. Élève du prix Nobel Frédéric Joliot-Curie, il fonde à l’université de Dakar un laboratoire de datation au carbone 14, affirmant ainsi que l’Afrique pouvait produire une recherche scientifique de pointe, sur son propre sol.

Mais l’impact de Cheikh Anta Diop dépasse largement le cadre académique. Son œuvre a marqué une rupture psychologique et intellectuelle majeure. En démontrant, preuves scientifiques à l’appui, le caractère africain et négro-africain de l’Égypte antique, il a remis en cause des siècles de récits historiques dominés par une vision eurocentrée. Pour Pascal Kossivi Adjamagbo, cette contribution est fondamentale : elle a redonné aux intellectuels africains une confiance longtemps confisquée, en leur proposant une Antiquité africaine capable de jouer, pour l’Afrique, le rôle fondateur qu’a joué l’Antiquité gréco-romaine pour l’Occident.

Cheikh Anta Diop voyait dans l’Égypte ancienne non seulement une civilisation prestigieuse, mais aussi un socle culturel et scientifique sur lequel l’Afrique moderne pouvait se reconstruire. Une Antiquité qu’il jugeait plus ancienne, plus riche et plus féconde que celle souvent célébrée en Europe. Cette vision audacieuse continue de nourrir recherches, controverses et prises de conscience identitaires.

Scientifique, historien, mais aussi militant de la pensée, Cheikh Anta Diop a également inscrit son travail dans une perspective politique. Son panafricanisme se distingue par sa méthode : un panafricanisme fondé sur la science, l’économie et la culture, loin des slogans. Dans « Fondements économiques et culturels d’un État fédéral de l’Afrique noire », publié en 1974, il propose une vision structurée de l’unité africaine, appuyée sur des analyses rigoureuses et une connaissance approfondie des réalités du continent.
Aujourd’hui encore, des ouvrages comme « Nations nègres et culture ou Civilisation ou Barbarie » demeurent des références incontournables. Ils rappellent que l’histoire n’est jamais neutre, et que la maîtrise du savoir est indissociable de l’émancipation politique et culturelle.

À travers ce colloque parisien, c’est donc moins un hommage figé qu’un dialogue vivant avec une pensée toujours dérangeante, toujours actuelle, qui a été proposé. Cheikh Anta Diop reste, plus d’un siècle après sa naissance, une boussole intellectuelle pour celles et ceux qui pensent l’Afrique dans le temps long, avec exigence, audace et dignité.

Thom Biakpa

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