« Kannywood », le cinéma du nord du Nigeria : entre foi, société et ouverture au monde
À Kano, capitale économique du nord du Nigeria, les plateaux de tournage s’installent
parfois dans une cour familiale, un salon prêté, une rue bloquée quelques minutes. On y
tourne vite, beaucoup, et en haoussa. Ici, l’industrie s’appelle Kannywood — contraction de
Kano et Hollywood — et elle revendique une puissance de production qui surprend même
au Nigeria : des centaines de films et séries, alimentés par un public régional immense, du
Sahel aux diasporas.
Mais Kannywood vit avec une particularité structurante : la négociation permanente avec
les normes religieuses et morales. Dans l’État de Kano, un organisme officiel, le Kano
State film censorship board, encadre l’activité : scénarios, chansons, tenues, scènes
d’intimité, affiches… Les créateurs apprennent à écrire “avec le frein à main”, tout en
cherchant la modernité. Des articles récents décrivent une industrie qui “avance sur la pointe
des pieds” entre désir d’innovation et risque de sanction administrative, dans un contexte
social majoritairement musulman où la représentation du corps, de la romance ou de la
danse reste un terrain sensible.
Cette tension n’est pas nouvelle. Des travaux et témoignages sur la censure rappellent
qu’accéder au marché de Kano — carrefour commercial du nord — a longtemps impliqué de
faire valider les œuvres ; des films non approuvés pouvaient être saisis et assimilés à de la
“contrebande”. Les crises ont parfois pris des proportions nationales, alimentées par des
scandales médiatiques et des périodes de gel de tournage, laissant des traces durables
dans la profession.
Pourtant, Kannywood ne se résume pas à l’autocensure. C’est aussi un style : mélodrames
familiaux, comédies morales, récits d’ascension sociale, et une grammaire visuelle parfois
inspirée par Bollywood — chansons, émotions frontales, intrigues feuilletonnantes —
adaptée aux codes locaux. Les acteurs et réalisateurs vedettes servent de locomotives,
tandis que les jeunes équipes professionnalisent l’image, le son et la postproduction.
La grande mutation, désormais, est celle de l’ambition internationale. Longtemps portée par
les DVD et les réseaux de distribution informels, l’industrie s’appuie de plus en plus sur
YouTube, les séries, et des plateformes orientées haoussa, avec sous-titrage et formats
pensés pour l’export. Kano veut aussi son “tapis rouge” : des initiatives comme le
Kannywood International Film Festival (KANIFF) affichent clairement l’objectif de faire
vitrine mondiale.
Entre exigences islamiques, attentes d’un public jeune hyperconnecté, et compétition avec
Nollywood, Kannywood avance sur une ligne de crête. Son pari : prouver qu’un cinéma
profondément ancré dans une culture peut, sans se renier, parler au monde.

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