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Lamine Senghor, le pionnier oublié de la lutte anticoloniale

Au Sénégal, pendant la colonisation, bien avant Léopold Sédar Senghor et les autres militants connus, un homme s’est levé pour dénoncer le système colonial et revendiquer la liberté des populations noires. Il s’agit de Lamine Senghor, ancien tirailleur sénégalais qui bien que peu connu a combattu un combat noble et à ouvert la voix de la lutte anticoloniale marquant de manière significative l’histoire.

 

Lamine Arfang Senghor naît le 15 septembre 1889 à Joal, au Sénégal. Issu d’un milieu modeste, il connaît une jeunesse éloignée des cercles intellectuels et politiques qui dominent alors la vie coloniale. Comme bon nombre de jeunes Africains de l’époque, il est enrôlé dans l’armée française pendant la Première Guerre mondiale en tant que tirailleur sénégalais. Envoyé sur le front, il est grièvement blessé et exposé aux gaz lors des combats de Verdun en 1917. Il sera plus tard rapatrié à Fréjus avant de repartir à nouveau au front en 1918. Il est ensuite décoré de la Croix de guerre.

Après l’armistice, Senghor séjourne en France. Il travaille notamment dans les Postes et Télécommunications et devient facteur.L’après-guerre est marqué par une importante effervescence politique parmi les populations colonisées présentes en France. Les anciens combattants africains, les travailleurs immigrés et les militants anticoloniaux commencent à remettre en cause le discours selon lequel la France serait une puissance libératrice. Lamine Senghor s’engage alors auprès des milieux communistes et anticoloniaux. Il adhère au Parti communiste français (PCF) et participe à l’Union intercoloniale, organisation créée pour mobiliser les travailleurs issus des colonies.

En 1924, il se fait véritablement connaître sur la scène politique française. Son intervention lors d’un procès opposant le journal Les Continents à Blaise Diagne, député du Sénégal, attire l’attention sur lui. Ancien tirailleur devenu militant, Senghor possède une expérience directe de la domination coloniale et de ses contradictions.
Son discours ne se limite pas à dénoncer les injustices sociales. Il remet progressivement en question le principe même de la domination coloniale. Son engagement évolue rapidement. Dans un premier temps, sa critique du colonialisme s’inscrit largement dans une perspective de lutte des classes. Il considère les travailleurs africains et européens comme victimes d’un même système d’exploitation.

Mais son expérience militante l’amène progressivement à accorder une place centrale à la question raciale. Il constate que la lutte contre l’exploitation économique ne suffit pas à rendre compte de la réalité vécue par les populations noires dans les empires coloniaux. Entre 1926 et 1927, son discours se rapproche ainsi d’une conception panafricaine et d’une solidarité fondée sur l’expérience commune des peuples noirs. Lamine Senghor cherche désormais à faire de la lutte anticoloniale une cause internationale, dépassant les frontières du Sénégal et même celles de l’Afrique.

En février 1927, Lamine Senghor participe au Congrès inaugural de la Ligue contre l’impérialisme, organisé à Bruxelles. L’événement réunit des militants et dirigeants venus de différents horizons du monde colonisé et des mouvements progressistes européens.

Senghor y prend la parole et son intervention rencontre un succès manifeste. Son discours est traduit en anglais et diffusé dans plusieurs publications aux États-Unis. Il apparaît alors comme l’une des figures de la contestation internationale de l’impérialisme. Lamine Senghor ne pense plus seulement à la libération du Sénégal : il inscrit la question coloniale dans un combat plus vaste contre l’impérialisme et le racisme.

Lamine Senghor cherche également à construire des structures capables de porter politiquement la voix des populations noires. Il participe à la création du Comité de défense de la race nègre, puis fonde en mars 1927 la Ligue de défense de la race nègre (LDRN). Son journal, La Race Nègre, devient un instrument de propagande et de réflexion politique.À travers cette organisation, Senghor défend l’idée que les Africains doivent pouvoir disposer de leur propre destin et ne pas être condamnés à l’assimilation au modèle politique et culturel imposé par les puissances coloniales.

Lamine Senghor est également un homme de lettres. Son texte le plus connu, La Violation d’un pays, constitue un puissant réquisitoire contre la domination coloniale. L’œuvre témoigne de sa volonté de donner aux colonisés une parole politique propre et de dénoncer les violences du système colonial. À travers ses écrits et ses discours, Senghor s’attaque notamment à l’idéologie assimilationniste qui présente la colonisation comme une entreprise de civilisation. Pour lui, derrière ce discours se cachent l’exploitation, les discriminations et la négation des droits des peuples colonisés.

L’engagement politique de Lamine Senghor sera pourtant de courte durée. Les séquelles de la guerre ont profondément détérioré sa santé. Après avoir été exposé aux gaz à Verdun, il souffre durablement de problèmes pulmonaires et sa santé se dégrade fortement au cours de l’année 1927. Il meurt le 25 novembre 1927 à Fréjus, dans le sud de la France, à seulement 38 ans.

Sa disparition survient au moment même où le mouvement anticolonialiste international commence à prendre de l’ampleur. Pourtant, sa mémoire sera progressivement éclipsée par les grandes figures qui marqueront les décennies suivantes. Son parcours permet cependant de comprendre que la contestation de la domination coloniale ne commence pas avec les indépendances des années 1950 et 1960.

Avant Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor ou Frantz Fanon, des militants comme Lamine Senghor avaient déjà posé des questions fondamentales : qui a le droit de gouverner les peuples africains ? Les colonisés peuvent-ils être libres sans remettre en cause l’ordre impérial ? Comment construire une solidarité entre les peuples victimes du colonialisme et du racisme ? Son histoire rappelle surtout que les grandes transformations politiques sont rarement l’œuvre d’une seule génération.

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