Kanungu, 2000 : Massacre au nom de l’apocalypse en Ouganda
Le 17 mars 2000, le district de Kanungu, situé au sud-ouest de l’Ouganda, devenait le théâtre de l’une des plus tragédies sectaires les plus meurtrières de l’époque contemporaine. Un incendie dévastateur a ravagé le lieu de culte du Mouvement pour la restauration des dix commandements de Dieu (Movement for the Restoration of the Ten Commandments of God), évoquant l’idée d’un suicide collectif. Cependant, cette hypothèse a rapidement été écartée car cette tragédie émanait d’une réalité bien plus sombre : le massacre a été prémédité et étalé sur plusieurs semaines, orchestré par les dirigeants de la secte ayant annoncé l’imminence de l’apocalypse.
Créé à la fin des années 1980 par Credonia Mwerinde “prêtresse”, fille de Paulo Kashaku, tête pensante à l’origine de l’organisation et de Joseph Kibwetere ancien administrateur et figure politique locale, le mouvement s’est constitué comme une secte dissidente de l’Église catholique. Le groupe s’est constitué à une période marquée par la guerre civile ougandaise, l’instabilité politique post-Idi Amin et la crise sanitaire dévastatrice du VIH/SIDA. Face au désarroi social, les fondateurs profitant de la détresse de la population lui promettaient le salut éternel par l’obéissance stricte aux Dix Commandements et la dévotion à la Vierge Marie.
La doctrine de la secte reposait sur une fin du monde imminente à la date du 31 décembre 1999. Le début de l’an 2000 marquerait l’extinction de l’humanité. Pour être sauvés, les adeptes étaient vivement incités à vendre tous leurs biens fonciers et mobiliers au profit de la secte.
De 1998 à 1999 Credonia à la demande de son père a annoncé la fin du monde au soir du 31/12/1999. Ce fut également l’occasion “d’acheter” les biens des fidèles au profit de la direction.
Le premier Janvier 2000, la population constate avec consternation que la fin du monde annoncée n’a pas eu lieu et exige le remboursement des biens cédés. L’organisation annonce alors le report de l’échéance céleste au 17 mars 2000.
Le cataclysme annoncé ne s’étant pas produit, les membres ont continué à exiger la restitution de leur argent et de leurs terres. Pris au piège par l’impossibilité de rembourser et de maintenir la supercherie, les dirigeants ont alors planifié la suppression systématique des adeptes.
Le 17 mars 2000, un incendie ravage l’église de Kanungu, aux portes et fenêtres scellées de l’extérieur, tuant plus de 300 personnes enfermées à l’intérieur. Si les autorités ont d’abord envisagé un suicide collectif inspiré par l’affaire de Jonestown (1978) ou de l’Ordre du Temple Solaire (1994-1997), les découvertes ultérieures des enquêteurs ont rapidement infirmé cette thèse :
Les charniers disséminés : La police ougandaise a mis au jour plusieurs fosses communes dans les propriétés de la secte à Kanungu, Buhunga et Kampala.
Méthodes d’assassinat : Des centaines de corps (dont de nombreux enfants) présentaient des traces d’empoisonnement, de strangulation ou de blessures par arme blanche subies plusieurs semaines avant l’incendie du 17 mars.
Bilan humain : Le bilan total est estimé à près de 780 à 800 victimes, surpassant le nombre de morts initialement recensé dans le brasier.
L’affaire de Kanungu illustre l’effet combiné de la vulnérabilité psychosociale et des techniques de contrôle coercitif :
Isolement et rupture sociale : Les membres subissaient une rupture brutale avec leur entourage, l’obligation du silence (la parole étant restreinte pour éviter les “mensonges”) et la stricte dépendance matérielle.
Utilisation du syncrétisme : Le mouvement mêlait symbolique catholique, apparitions mariales et éléments de croyances locales traditionnelles, facilitant le recrutement dans les zones rurales.
Faillite des services de renseignement : Bien que la secte ait vendu précipitamment des biens à des prix dérisoires au début du mois de mars et déposé ses statuts légaux à la police locale, aucun signal d’alarme n’a été traité à temps pour éviter le drame.
Cela révèle le pouvoir exercé par certaines autorités religieuses sur les fidèles vulnérables et psychologiquement déjà affaiblis. Cette tragédie révèle également les dérives de l’absence de régulation religieuse et soulève une question essentielle: le respect des libertés religieuses justifie-t-il l’absence de protection des citoyens contre les écarts dogmatiques ?

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