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Les maisons de productions sénégalaises ou le pari réussi de conquérir l’industrie cinématographique à travers les langues locales

Depuis quelques années, force est de constater l’évolution du paysage audiovisuel sénégalais. Les langues du pays ne sont plus cantonnées aux échanges du quotidien. Ces dialectes s’imposent progressivement dans le milieu du cinéma made in Sénégal à travers les séries dont les récits sont ancrés dans le quotidien des populations sénégalaises. Cette approche permet de toucher le public national et de donner une portée internationale à ces œuvres.

Longtemps dominé par le français, le paysage audiovisuel sénégalais s’est progressivement réinventé en faisant des langues locales notamment le wolof et le pulaar un puissant outil de narration le rapprochant du public.De Marodi TV à EvenProd, les productions ont démontré qu’une histoire racontée dans la langue de son public pouvait briser les barrières nationales et devenir un véritable produit culturel africain. La langue est désormais partie intégrante de l’identité même des productions.Cette évolution est marquée par l’essor des séries sénégalaises en wolof pour la plupart et en pulaar pour quelques-unes. Depuis 2012 et 2015, des maisons de production comme Marodi TV et EvenProd ont participé à instaurer un modèle audiovisuel fondé sur des histoires et des personnages proches du quotidien tout en valorisant les langues nationales. Le phénomène dépasse désormais le simple succès populaire : il intéresse les diffuseurs internationaux tel que Canal+ et contribue au rayonnement culturel du Sénégal.

Le développement des séries télévisées et numériques ont changé l’échelle du phénomène. Marodi TV constitue l’un des exemples les plus emblématiques. La société fondée au début des années 2010, commence à véritablement s’imposer à partir de 2016 avec la production et la diffusion de séries « made in Senegal ». Une étude consacrée notamment à la série Karma souligne que le wolof joue un rôle particulier dans cette dynamique : il est compris par une très large partie de la population sénégalaise et fonctionne comme une langue véhiculaire entre différents groupes. Ce choix linguistique répond donc à une réalité simple : utiliser le langage des sénégalais pour raconter le quotidien des Sénégalais. Le phénomène ne se limite d’ailleurs pas au wolof. Certaines structures revendiquent une production multilingue. Marodi TV, par exemple, produit également des séries en pulaar mettant ainsi en avant la diversité de la culture sénégalaise.

Le succès des séries sénégalaises repose certes sur les intrigues, les acteurs et la qualité de production. Mais la langue constitue un élément essentiel de leur proximité avec le public.

Dans une série tournée en wolof, les conversations familiales, les plaisanteries, les disputes conjugales ou les rapports entre générations peuvent conserver une spontanéité difficile à reproduire lorsqu’ils sont systématiquement transposés dans une autre langue. La langue permet également de restituer des réalités culturelles. Certaines expressions ou proverbes, certaines façons de s’adresser à une personne plus âgée possèdent une charge culturelle qui dépasse leur traduction littérale. C’est précisément cette proximité du quotidien qui permet aux productions locales de se distinguer des contenus importés de l’occident.

 

Cette transformation du paysage audiovisuel sénégalais est particulièrement visible chez deux acteurs majeurs de l’audiovisuel : Marodi TV et EvenProd. Marodi s’est imposée grâce à des productions populaires comme, Pod et Marichou, Maîtresse d’un homme marié ou encore Karma . La société a progressivement développé un catalogue destiné au Sénégal mais également au marché africain. Son modèle a attiré l’attention de Canal+, qui a pris une participation dans Marodi TV en 2024. Selon RFI, la stratégie du groupe français consiste notamment à renforcer son catalogue de productions africaines et de contenus en langues locales. Marodi produit ainsi en wolof, en pulaar et en français. Cette opération constitue un signal important : les langues africaines ne sont plus nécessairement perçues comme un obstacle à la commercialisation mais peuvent au contraire devenir une stratégie de vente. EvenProd illustre également cette professionnalisation.. La société produit des séries inspirées des réalités sénégalaises ainsi que des longs et courts métrages. Parmi ses séries à succès, l’on peut citer Mœurs, la brigade des femmes; Idoles; Vautours et Bété Bété, les legs du sang. Le paradoxe est désormais évident : plus les productions sénégalaises assument leur identité, plus elles deviennent susceptibles d’intéresser un public extérieur. Le phénomène est particulièrement visible sur Internet. Les plateformes de diffusions telles que YouTube permettent aux séries de contourner certains circuits traditionnels de distribution. Une série produite à Dakar, publiée sur une plateforme numérique est regardée n’importe où ailleurs. La barrière linguistique est réduite grâce aux sous-titres.

Au-delà de l’industrie audiovisuelle, le phénomène participe au rayonnement culturel du Sénégal.Lorsqu’un spectateur étranger regarde une série sénégalaise, il ne découvre pas uniquement une intrigue. Il est également exposé, des pratiques sociales, des habitudes alimentaires, des références religieuses et des manières de vivre. La fiction devient alors une vitrine culturelle. Cette utilisation croissante des langues locales répond également à un enjeu culturel. Dans un environnement audiovisuel dominé par des productions occidentales, produire dans une langue nationale permet de préserver un espace pour les récits locaux. Le développement de contenus audiovisuels dans ces langues contribue aussi à leur présence dans l’espace numérique.

Le parcours des maisons de production sénégalaises montre finalement qu’il n’est pas nécessaire de choisir entre identité locale et ambition internationale. Au-delà de leur succès commercial, ces sociétés de production ouvrent la voie à d’autres maisons de productions dans la valorisation des langues locales.

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